Des femmes et des muscles
Et si on prenait de la place ?
La salle de sport est un lieu de mystère, d’odeurs suspectes et d’hommes dégoulinants face miroir, le torse bombé et les abdos gainés pour le plaisir de leurs propres yeux. Même si de plus en plus de femmes y vont, les lieux restent souvent très genrés : les meufs ont leur espace : le coin cardio, les hommes ont le reste : les machines à muscles et les cages à poids libres.
La première fois que tu y vas, personne ne t’explique comment ça marche ou ce que tu es censée faire, et tu te retrouves à errer de salle en salle, en essayant de pas avoir l’air de la folle du bus qui vient mater du pectoral à l’état sauvage.
Pourtant depuis un an et demi, à ma propre stupeur, ce lieu est devenu l’un de mes refuges.
Origin story
Tout a commencé le 20 octobre 2024, alors qu’un accident d’escalade m’amenait droit aux urgences, où, après une erreur de diagnostic, un rendez-vous médical sur zoom puis un guet-apens pour coincer un chirurgien orthopédique avant ses vacances à New York, je découvre que ma cheville droite est pétée, comme on dit dans le jargon.
Une deuxième visite chez un chirurgien qui ne part pas à New York confirme le diagnostic : elle n’est pas juste cassée, foulée ou fêlée, mais plutôt éclatée de l’intérieur, si vous voulez les termes médicaux précis. Il dit “compliqué”, “arthrose”, “séquelles”. Je pleure. Il dit “pourquoi vous pleurez ?”. Je pleure plus fort. Il fouille dans son tiroir. Je me dis qu’il va me tendre un xanax, et que je vais refuser parce que j’affronte mes émotions comme un bonhomme ok. Il me tend un mouchoir. Il m’ouvre la cheville pour la rafistoler avec des vis (ouais j’ai sauté quelques étapes pour arriver plus vite à l’histoire de mes muscles). Il me montre les photos de l’opération. On se dit au revoir.
S’en suivent de longues semaines sans pouvoir poser le pied par terre, puis d’encore plus longues semaines à découvrir un mystère de la vie : après 38 années de pratique, mon corps a apparemment oublié comment on fait pour marcher… en un mois.
La claque
C’est impossible de transmettre une révélation sans vivre l’expérience qui va avec, et je ne souhaite à personne de se retrouver immobilisé·e par un accident. Je suis consciente qu’il y a des choses bien plus graves que ce qui m’est arrivé, mais c’est depuis le canapé que j’ai pris conscience que :
Je ne voulais plus jamais prendre les mouvements de mon corps pour acquis
Je n’avais aucune force à partir du nombril jusqu’au bout de mes bras
Mais comment t’es-tu rendue compte de cette engeance ?
Et bien, lasse de traîner sur le canapé, j’ai décidé de refaire du sport au bout de 10 jours. Comme j’avais la patte coincée dans une botte et interdiction formelle de mettre du poids sur mon pied, j’ai rampé jusqu’au tapis pour essayer de faire quelques étirements. Puis, une fois à plat ventre je me dis :
Pourquoi pas faire quelques pompes, tiens, pendant qu’on y est.
Quelle idée merveilleuse.
Je m’attendais pas, qu’on soit claires, à taper des pompes claquées dès la première séance. Mais je ne m’attendais pas non plus à trembler de tous mes membres, incapable d’en faire une seule.
Armée d’humilité, j’ai donc mis les genoux par terre, et commencé à faire ce que je pouvais, à peu près 3 à 5 séries de 5 à 8 pompes un jour sur deux ou trois selon l’énergie et l’envie du moment, puis la même chose avec des petites haltères pour contracter mes bras mous (on appelle ça des biceps pour les anatomiciens de la salle). J’ai vaguement tenté une traction au bout d’un moment mais je me suis faite engueuler, rapport au risque de retomber sur ma cheville en réparation.
Pourquoi si faibles ?
Casey Johnston, autrice de la newsletter She’s a Beast est une fervente défenseure de la musculation pour les femmes. Dans son livre A physical education, elle retrace son parcours d’ancienne acharnée du cardio, obnubilée par une mission que partagent beaucoup de femmes sur cette terre : maigrir.
Elle écrit :
Pendant tout ce temps, je ne pensais à mon corps que comme une quantité de kilos1.
et
c’est difficile de reconnaître à quel point ta vision du monde est étroite tant que tu n’es pas ouverte à la remettre en question 2
Je ne vais pas faire long, ce serait le sujet d’un autre article, mais prenons un détour par cette idée fixe : que mon corps devrait toujours prendre moins de place. D’où vient cette obsession ? Est-ce que c’est dans la répétition, sans échappatoire, d’un modèle de corps féminin unique à la télé, dans la musique, dans les magazines, dans les dessins des BD que mon père collectionnait par milliers ? Est-ce que c’est dans la tyrannie des tailles de vêtements et de leurs coupes conçues pour que si tes cuisses rentrent, ta taille flotte et si tout rentre, les jambes font environ 6 mètres de plus que les tiennes ? Est-ce dans les regards et les réflexions de la table du dîner, pas forcément sur mon corps mais sur celui des autres.
“Elle a bonne mine” “Elle a fondu” “Elle est jolie maintenant” : à partir de l’adolescence, toutes ces expressions deviennent synonymes de la réduction du corps.
Dans le monde de la féminité, il y a deux règles et elles s’appliquent tout le temps :
Tu serais mieux si tu étais un peu plus mince (mais pas trop quand même)
Quelle que soit la forme de ton corps, ce n’est pas la bonne
Dès l’âge de 12-13 ans, pendant que les mecs continuaient à se bouffer les crottes de nez, nous on cherchait “crotte de nez calories” sur google.
Nos corps dès qu’ils passent la frontière invisible de l’enfance, deviennent insidieusement des objets. Des choses qu’on scrute, qu’on critique, qu’on désire, qu’on déshabille des yeux pour imaginer ce qu’il y a en dessous. Des objets avec un poids idéal, aussi mouvant que la ligne d’horizon, qui se situe approximativement 5 kg en dessous de notre poids actuel. Ils cessent d’être à nous, d’être nous. Ils sont ce truc dans lequel on habite, de façon plus ou moins forcée, ce truc qu’on voit avant nous, qui barre la route au vrai nous, ce truc sur lequel on va pouvoir passer toutes les frustrations, la colère et le contrôle qu’on n’a pas le droit de montrer, parce que les filles, c’est pas seulement mince, c’est aussi délicat et gentil.
A partir de l’âge de 13 ans, j’avais divorcé de mon corps. Comme un parent divorcé et amer, j’acceptais notre collaboration comme quelque chose d’imposé. J’avais besoin de lui et je le détestais d’autant plus pour ça. (…)
Melissa Febos, Être fille3
Une étude qui date un peu (mais je parie qu’avec l’avènement des médicaments miracles de l’amaigrissement, la tendance n’est pas en train de s’améliorer) démontrait que pour les femmes en surpoids qui voulaient obtenir un meilleur poste ou de meilleurs revenus, il valait mieux maigrir que faire plus d’études. C’est à ce point que notre corps est transformé en obstacle dans nos propres vies.
Et le sport ?
Qu’est-ce que ça donne au sport, cette obsession de l’amaigrissement des corps féminin ? Les femmes bien sûr, sont encouragées à faire du sport dans le cadre de la vie parfaite et équilibrée à 5 fruits et légumes par jour. Mais il y a un clivage très net : les femmes font beaucoup plus volontiers du « cardio » (et tous types d’exercices vantés pour leur capacité à brûler un max de calories en un minimum de temps), les hommes font beaucoup plus de musculation.
Dans les vestiaires de mon club d’aviron, j’entends souvent des phrases comme “non mais t’as vu les cuisses de la meuf ?! J’espère que je vais pas devenir comme ça.” A la salle de sport, les filles qui se risquent à soulever des poids prennent souvent de toutes petites haltères qu’elles soulèvent 20 fois, 30 fois ou même plus encore : “comme ça tu as des muscles fins et longs, pas des gros poteaux”.
L’amour du sport, la puissance physique, la joie de vivre dans un corps en bonne santé capable de faire des choses incroyables, rien n’est plus fort que cette injonction, déversée depuis le berceau de nos rétines à nos cerveaux.
« C’est ce qui se passe quand tu abandonnes ton corps, ou qu’on te le prend. Sa forme physique devient impossible à voir parce que tes yeux ne sont plus les experts. Ton corps n’est plus un corps, mais la distance qui l’éloigne de ce qu’un corps devrait être, une maladie où tu n’es jamais comme il faut, parce qu’exister c’est déjà être pas comme il faut. Le salut se trouve uniquement dans l’interminable projet de t’effacer toi-même. »
Melissa Febos, Être fille4
Que la vie nous protège d’un “gros” bras ou d’une cuisse puissante. Que nos circonférences soit à l’image notre discipline. Que nos assiettes fassent pitié, que nos satiétés soit niées. Amen.
Du canapé à la salle
Depuis mon canapé, la cheville en l’air, le moral au fond du trou, j’étais sans le savoir à l’aube d’une révolution.
Après quelques semaines de pompes anémiques, j’ai rapidement pu faire des pompes en gainage, elles étaient même assez impressionnantes, vu que je ne pouvais m’appuyer que sur une jambe.
Pour les poids, j’ai demandé des conseils, et j’ai découvert, à mon immense surprise, qu’il faut beaucoup de repos pour faire des muscles. Non seulement entre les séances mais pendant les séances. Moi qui avait couru les cours de cardio où rien ne s’arrête tant que t’es pas au niveau de tachycardie « hamster qui entend une porte claquer alors qu’il court à toute berzingue sur sa roue », des cours quotidiens où on te dit « c’est pas de la sueur, c’est le gras qui pleure » et autre immondices du genre, j’étais chockbarre.
Non seulement je fais les mouvements que 3 ou 4 fois, mais en plus après je dois me reposer 2 minutes ? Puis une journée entière ?! Mais je vais jamais me muscler à ce rythme!! Hurlais-je depuis mon tapis, désoeuvrée de faire du sport sans en chier et détester la vie.
Après ces quelques doutes, j’ai commencé à m’y faire : je mettais des podcasts, parfois carrément une série. Je notais la série d’exercice et puis je profitais d’un long moment pour moi. Finalement les séances ne prenaient pas plus de temps que le cardio violent d’avant, sauf que tout était beaucoup plus lent, délibéré, et que le but était de devenir plus forte, pas plus légère. Je faisais tout avec les poids que mon amoureux avait chez lui, sans avoir à me confronter à la salle pour commencer.
Une fois la rééducation commencée, le kiné m’a aussi recommandé de manger plus de protéines pour aider mon corps à refaire des muscles. J’ai découvert que - miracle - en mangeant des protéines, mon appétit et mes fringales changeaient complètement. J’avais l’impression d’avoir découvert un secret de la vie, que je partageais à toute personne qui voulait bien écouter : il faut manger, les filles ! Des légumes oui, mais aussi de la viande, du gras, il faut manger du sucre ou des trucs faciles à absorber juste après le sport pour que le corps refasse ses réserves.
Un monde s’ouvrait devant mon corps boitillant.
Nouveau challenge : affronter la salle de muscu
Je suis rentrée chez moi, et je n’avais plus de poids, mais une curiosité et une motivation inarrêtables pour continuer cette exploration. J’ai osé passer la porte de la salle. Je n’avais aucune idée de ce que j’étais censée faire, c’était assez angoissant. On m’avait parlé de tirer et pousser, de monter les poids progressivement, mais c’était pas si clair que ça. On me demandait mes objectifs. En plus de l’objectif éternel « perdre 5 kg » (on ne défait pas 40 ans de patriarcat juste en se pétant la cheville, hélas), j’avais envie d’être plus forte, mais je ne savais pas précisément comment.
J’ai commencé tranquille : une fois par semaine, j’allais faire une série de sprints, et une ou deux autres fois j’essayais autre chose. Mais la muscu restait un univers opaque. Avoir un coach était hors de question : trop cher, et trop stressant. Les poids libres me faisaient encore un peu peur, alors je tournais autour des machines, j’essayais de refaire un peu les exos du kiné.
Les premières fois, je te le dis, je me sentais ridicule. Entourée de mecs en tenues ultra moulantes, qui se mataient la pomme à la lumière grisâtre des néons en poussant des cris de boeufs et en jetant leurs haltères en métal au sol ? J’avais envie de partir direct. J’étais persuadée que tout le monde me regardait, que c’était évident que j’avais jamais mis les pieds là et qu’un videur allait bientôt me sortir fermement de l’espace muscu pour me raccompagner vers les vélos ou les tapis de course.
Une des premières fois où j’ai essayé de faire du développé couché, je me suis retrouvée coincée sous la barre. Un mec est venu m’empêcher de m’étouffer sur place, et m’a demandé si je voulais un coup de main pour le reste. Je n’avais qu’une seule solution : c’était mentir ou mourir de honte. J’ai choisi la vie : « Non merci, j’ai fini » et j’ai fui ce banc de malheur.
Pour t’éviter ce drame voici une vidéo qui explique comment s’en sortir si ça t’arrive :
Puis je suis tombée sur Meg Gallagher une coach anglaise sur insta, qui m’avait l’air très forte et qui expliquait comment faire des tractions d’une façon simple. Spoiler : j’ai toujours pas les tractions au bout d’un an et demi, mais c’est parce qu’entre temps, je me suis inscrite sur son appli de musculation et que j’ai découvert comment faire un développé couché sans me coincer sous la barre, mais aussi comment faire un squat, un deadlift. Comment cadencer les entraînements pour progresser sans me blesser. J’adoooooore avoir un programme tout prêt, qui me fait progresser, et qui reste assez flexible pour mon emploi du temps (j’en fais au moins 2 par semaine, 3 quand j’ai le temps et ça marche déjà très bien).
Aujourd’hui les entraînements de force font partie de mon quotidien. Je navigue avec confiance à la salle, et j’ai même la chance d'aller dans une salle où il n’y a souvent personne, où je peux danser entre mes sets ou répéter mes phrases de japonais à voix haute. Moi qui n’avais jamais envie de faire plus de 30 minutes de cardio intense ou de pilates de princesse, je pars souvent pour au moins une heure. Personne ne me crie dessus pour que j’y aille plus fort, je passe une heure avec mon corps, ma musique ou mon podcast, et j’adore être là.
Changer nos conversations ?
J’écris cet article parce que la semaine dernière, alors que je finissais ma séance, une jeune femme est entrée, j’ai vu à sa tête qu’elle espérait être seule, elle aussi. Elle fait de l’aviron dans mon club, et quelqu’un lui avait dit de muscler ses cuisses pour progresser.
Elle était venue un dimanche en fin d’après-midi, pour affronter les mystères de la muscu, sans témoin. Je lui demande si elle veut un coup de main, en essayant de ne pas m’approcher d’une façon trop flippante.
« J’ai aucune idée de quoi faire en fait ».
J’ai pris quelques minutes pour lui montrer le mouvement de base des squats et comment mettre la barre sur les portants pour faire ses séries. Au début elle n’arrivait pas à soulever la barre à vide (elle fait 20 kg) pour la poser en hauteur, ça l’a découragée.
Je me suis revue dans mes premières séances, avec mes grands yeux bambi prête à détaler au moindre bruit trop fort.
« Attends je t’aide. »
Une fois la barre en hauteur, c’est beaucoup plus facile de la porter en squat. Je lui ai conseillé d’y aller doucement, d’apprendre les mouvements avec la barre à vide, sans mettre de poids pour commencer.
Puis je l’ai laissée faire sa séance, parce que c’est important aussi de découvrir par soi-même, et d’être perdue au début pour trouver son chemin.
Je ne compte pas le nombre de conversations que j’ai eues ou que j’ai encore avec des copines au sujet de nos corps, de l’alimentation, de ce qu’on n’aime pas chez nous. Tous les jours je dois me retenir de pincer le gras de mon ventre entre le pouce et le majeur quand je suis à la salle de bain, un geste que je ne me souviens pas d’avoir appris mais que j’ai porté avec moi quel que soit mon poids ou mon niveau de forme.
Et dans cet océan de conversations sur la disparition de nos corps, cette conversation sur comment les rendre plus forts et plus larges me remplit d’une joie lumineuse.
Bonne semaine,
Laure
Toutes les traductions sont libres de ma part, texte original en notes : All this time I’d thought of my body as just an amount of weight
it’s hard to recognize how narrow your worldview is until you become receptive to having it challenged
By the time I was thirteen, I had divorced my body. Like a bitter divorced parent, I accepted that our collaboration was mandatory. I needed her and hated her all the more for it.
This is what happens when you give your body away, or when it gets taken from you. Its physical form becomes impossible to see because your eyes are no longer the expert. Your body is no longer a body but a perceived distance from what a body should be, a condition of never being correct, because being is incorrect. Virtue lies only in the interminable act of erasing yourself.





