J'ai fini mon premier roman grâce à l'IA
Mais sans doute pas comme tu penses
Bonjour à toi délicieuse créature,
Le papier est chaud quand il sort de l’imprimante n°3 du Copytop. A côté de moi un petit garçon de 4 ans a les yeux rivés sur les pages qui sortent de la machine pendant que son père lutte avec un PDF qui ne veut pas charger. Une femme photocopie une lettre.
Dans mes mains, 200 pages A4 tièdes, format portrait. Sur la première : The Lucky One, de Laure Jouteau.
Il y a un an, dans ce même Copytop, à l’imprimante n°4 cette fois, je venais imprimer un autre paquet de deux cents pages : une fanfiction que je voulais pouvoir annoter pour m’en inspirer. L’odeur d’impression chimique du magasin me fait voyager : du roman d’une autre, au mien, en quelques mois.
J’ai eu cet élan d’écrire de la fiction, plusieurs fois, et j’ai perdu la foi en cours de route à chaque essai. Des idées de romans et des débuts interrompus, il y en a des dizaines dans les méandres des mémoires de mes ordinateurs, à travers tous les âges. Pour être honnête, je ne suis même pas sûre que la fiction soit une forme que j’ai envie de pousser, j’aime tellement écrire en partant du réel que j’y reviens toujours.
Alors qu’est-ce qui a fait la différence sur ce livre ? Pourquoi celui-là a-t-il eu droit à des mois d’efforts, là où les autres s’étaient échoués sur la première crête de découragement ? Ce n’est pas l’idée qui a fait la différence, ce n’est pas ma disponibilité (je l’ai écrit entre un boulot prenant, plusieurs heures de sport par semaine et une relation à distance). Il y a plusieurs choses qui m’ont permis de finir ce projet là, à la différence de tous les autres, et l’un de ces facteurs clés, c’est l’IA. Je partageais ça à un ami écrivain qui m’a instantanément rabrouée :
“Je comprends pas que t’utilises ça. La création, ça vient de l’intérieur, c’est pas un robot qui va la donner.”
Sa remarque m’a saoûlée, parce que 1. j’avais pas demandé un avis, je partageais juste mon plaisir d’avoir fini et d’avoir créé un système qui me convient et 2. il est parti du principe que utiliser l’IA = ne pas partir de l’intérieur, et je me suis sentie attaquée sur mon processus créatif.
La bonne foi m’oblige à dire que moi aussi, il y a quelques années, je critiquais l'IA sans avoir compris ou essayé. J’étais hostile par principe. Je la voyais comme un énième outil pour aller encore plus vite, et moi, j’ai pas envie d’aller plus vite.
Avance de quelques années et me voilà en train de jouer avec différentes IA, de tester des nouvelles façons de les utiliser et des les incorporer à mon processus. Je vois l’outil et je choisis comment l’utiliser, d’une façon qui soutient ma créativité et mes objectifs, pas comme une béquille ni un accélérateur.
Dans cet article je vais partager ma façon d’intégrer l’IA dans mon processus, et en quoi ça aide mon gentil cerveau TDAH, qui a besoin de micro récompenses fréquemment, ne tolère pas l’ennui, et est capable de résister à une tâche pénible pendant un temps infini.
Disclaimer : je vais parler à travers mon prisme et mon utilisation dans le cadre de ma pratique artistique. Je ne vais pas aborder ici les sujets de neutralité, impact écologique et de droits d’auteur.
Cet article va comporter 5 sections :
Les types d’utilisateurices de l’IA
Quelques concepts de base pour comprendre ce que c’est (et comment l’utiliser en tant qu’artiste)
Mon expérience avec le roman : 4 façons fertiles de l’utiliser et 1 façon plus limitante
Pourquoi je pense que l’IA peut devenir un atout pour tes créations
Des ressources si tu as envie d’aller plus loin
Il sera probablement divisé en deux, ça sent l’article fleuve à plein nez…
4 types d’utilisateurices de l’IA
Un dimanche matin d’hiver, autour de pancakes fluffy et de sirop d’érable collant et sucré à souhait, j’écoutais deux développeurs, plus de 15 ans d’expérience chacun, parler de leur façon d’utiliser l’IA, et comment leur boulot s’était métamorphosé en un an. Ils distinguaient 4 façons d’utiliser l’IA, qui correspondent pas mal à ce que j’observe aussi :
Les experts enthousiastes : qui savent déjà ce qu’ils font, ont de l’expérience et du contexte, qui se sont mis à utiliser l’IA avec enthousiasme, pour aller plus vite, plus loin, être plus précis sur certaines tâches répétitives pour lesquels on peut facilement laisser passer une info.
Les acharné·es du manuel : celleux qui ne savent pas encore comment s’en servir, qui n’ont pas encore la profondeur dans leur domaine pour accélérer leurs actions ou gagner en créativité. Dans cette catégorie, certain·es choisissent volontairement de ne pas l’utiliser pour apprendre par elleux-même, certain·es tentent mais sans grand résultat.
Les dubitatifs : Au milieu pas mal de personnes qui commencent à s’en servir mais s’en méfient beaucoup, ont l’impression que ça retire de la valeur à leur travail
Les antis : celleux qui rejettent en bloc, souvent par peur ou par conviction (ou les deux).
Je vois la même chose dans le monde de l’écriture : le prisme s’étend de Roxane Gay, autrice et éditrice prolifique, qui collabore au projet Rebind AI pour créer des outils de lecture et discussion approfondis assisté par l’IA, à un ensemble d’auteurices qui sont anti-IA et font le voeu de ne jamais y toucher.
Au milieu, plein de monde qui ne sait pas trop comment l’utiliser, s’en méfient ou considèrent l’IA comme un truc mystérieux / monstrueux.
Il y a quelques années, j’étais fermement dans la team “non môssieur, je ne mangerai pas de ce pain là”. J’aurais sans doute pu faire une réflexion du même style que mon pote. Je trouvais ça flippant, pas souhaitable, même suicidaire sur certains aspects.
Qu’est-ce qui a changé ? Principalement l’expérimentation et la curiosité. J’ai commencé à jouer avec l’IA, notamment en voyant comment elle était capable d'écrire des paragraphes intéressants, voire carrément captivants, mieux que moi, et je l’ai vue comme une opportunité de progresser, d’avoir une tutrice sur mesure, à portée de main, en permance.
L’exemple ci-dessous a été un point de bascule de ma compréhension de l’IA (source : Reddit, il y a 2 ans, autant dire que depuis ça a évolué de façon explosive).
Je me souviens de lire ça, et au lieu de me dire “je suis foutue, l’IA écrit déjà mieux que moi”, je me suis dit : “ouah, je vois beaucoup mieux la différence entre un truc bien écrit et un truc très moyen”.
C’est à ce moment là que j’ai compris que l’IA ne pourrait pas me voler le truc le plus important : le plaisir de truquer, et parfois progresser, dans une discipline que j’aime.
Faisons un parallèle avec le sport, parce qu’on comprend plus vite que là, l’IA ne va pas faire des pompes à ma place, mais elle peut m’aider à ajuster mon plan d’entraînement. Le plaisir du sport, c’est bien de bouger, de faire un effort et de sentir que je suis capable de faire de nouvelles choses, ou les mêmes choses avec plus d’aise. Le plaisir, c’est simplement d’être là et de soulever des trucs très lourds mobiliser mon corps.
L’écriture, c’est le jeu de la relation entre le monde, notre monde intérieur, et les façons de donner forme à tout ça pour le partager. Ça n’a jamais été le but de pisser de la copie niveau prix Nobel à chaque fois qu’on ouvre une nouvelle page. Le bonheur c’est le chemin et pas la gloire éphémère de la destination comme on nous répète tout le temps.
PS : n’essayez même pas de me répéter ces mots d’une grande sagesse quand je suis en train de jouer aux jeux vidéos ou de rager sur une voie d’escalade que j’arrive pas à passer, je vous mords.
3 choses que tu ne sais sans doute pas sur l’IA (et qui te limitent dans ton utilisation)
Ok, mais du coup un robot qui écrit mieux que toi en quelques secondes, comment il peut t’aider à créer tes propres trucs ? Ou à approfondir ta relation à ta créativité ?
Un des premiers freins à une bonne utilisation de l’IA (c’est-à-dire une utilisation qui t’aide toi), c’est souvent qu’on ne sait pas du tout comment ça fonctionne, et du coup on applique des recettes sans savoir pourquoi, et ça limite beaucoup notre capacité à l’adapter à nos besoins.
Je te partage ci-dessous 3 choses que j’ai comprises et qui m’ont permis de mieux jouer avec.
L’IA est “juste” un outil statistique
Alerte extrême simplification, mais à la base, l’IA fonctionne en allant chercher le mot suivant le plus probable. Un peu comme ton dictionnaire prédictif de téléphone, qui prédit que quand tu écris “Je”, le mot le plus probable après est “t’aime”, basé sur tous tes messages précédents. Sauf que là, elle s’est entraînée sur tous les textes de l’humanité.
L’IA c’est un peu ça au départ. Un super outil prédictif qui se met à faire des phrases qui ont du sens et même qui surprennent par leur pertinence.
Du coup elle a besoin d’un contexte pour aller chercher dans le bon “champ sémantique”
Beaucoup de gens savent qu’il faut donner un “rôle” à l’IA, lui dire de jouer tel ou tel personne, lui donner quelques infos sur ce qu’on fait, ce qu’on attend d’elle et comment on veut qu’elle interagisse avec nous.
Mais pourquoi ?
Bon là je suis consciente de faire de gros raccourcis, mais en gros, plus tu donnes de contexte, plus elle va pouvoir aller chercher des infos dans des recoins pertinents de son immense base de connaissance.
Sans contexte, elle tape juste au plus large et ça sort de grosses banalités.
Plus tu lui parles longtemps, plus elle est “bête”
La façon dont elle fonctionne est très peu efficace, en vrai : elle renvoie tout ce qu’elle fait et tout son contexte à chaque mot, pour trouver le mot le plus pertinent suivant. Du coup plus la conversation est longue, plus elle envoie un espèce de gloubi-boulga indigeste comme matériau de base pour prédire son prochain mot, et plus la qualité de conversation se dégrade.
Dans le prochain article, je rentrerai plus en détail sur comment j’ai utilisé l’IA pour écrire mon roman (et ce qui a été contre-productif), et des propositions pour en faire ton amie / coach en créativité du quotidien.
En attendant, je suis curieuse : est-ce qu’il y a un truc génial que tu as découvert avec l’IA ? Si tu ne veux
Une anecdote avant de filer : la première version de cet article commençait par : “il y a quelques semaines, j’ai fini d’écrire mon premier roman”. J’ai remarqué ses derniers temps que mes articles commençaient très souvent comme ça, avec une date, un repère temporel, et j’en avais marre, je voulais me challenger. Je suis allée sur claude.ai, mon IA la plus courante, et je lui ai parlé de ça, puis demandé de me faire 3 consignes d’écriture pour secouer mes débuts d’articles. L’une de ces consignes était “pars d’un objet que tu tiens dans tes mains”. Le résultat, c’est le nouveau début de cet article.
A la semaine prochaine,
Laure





